Dans le monde de la photographie, la discussion bat son plein sur le statut du medium en tant que documentaire (ou pire, en tant que reflet de la Réalité). Mais retournons 100 ans en arrière jusqu’à la fameuse photo Steerage (1907) d’Alfred Stieglitz. En une seule image, Stieglitz capture un moment “réel” et représentatif de l’Histoire tout en produisant un exemple fascinant des débuts du Modernisme : lignes irrégulières, dizaines de perspectives, un monde marqué non par l’ordre mais par le chaos, énergies concurrentes.


Ainsi, il y a plus d’un siècle, le débat pour savoir si la photographie est du “documentaire” ou de “l’art” avait déjà été réglé. Réglé parce que le débat était artificiel. Comme l’a écrit un critique contemporain, Richard Pitnick, sur l’oeuvre de Stieglitz : “[il] a montré qu’en substance, les photographies “documentaires” peuvent exprimer des vérités transcendantales et intégrer tous les principes selon lesquels une image graphique peut être considérée “artistique”.

C’est dans cet esprit que l’exposition “Suis mon regard”, à la Galerie VU’ a été créée. Elle rassemble les photographes documentaires les plus emblématiques et les plus visionnaires de notre époque, sortis des rangs de la vénérable Agence VU’, ainsi que quelques uns des grands talents “artistiques” de la photo d’aujourd’hui (représentés par la Galerie VU’). Finalement, l’expo réussit à réconcilier nos visions disparates sur la photographie et les réunit dans le concept de regard : puissant, subjectif et pur.

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Pour Caroline Benichou, la curatrice de l’évènement, organiser l’exposition a été l’occasion d’ouvrir les riches archives de l’Agence (surtout éditoriales et documentaires) et de les faire dialoguer avec les oeuvres photographiques des artistes de VU’, le plus souvent exposées dans les galeries d’art. Ses découvertes sont précieuses en ce qu’elles nous donnent la possibilité de voir des travaux peu connus de photographes célèbres, côte à côte avec les derniers travaux de stars de la photographie en devenir.

Bien sûr, l’exposition VU’ n’est pas la première à éliminer la ligne arbitraire entre le documentaire et les Beaux-Arts. Mais l’institution VU’ a la capacité unique de pouvoir compter sur de grands photographes travaillant dans les deux domains. Aussi, l’expo réussit le pari formidable de prendre des photographes documentaires classiques et de montrer comment leur travail est frappé du sceau distinctif et reconnaissable du créateur comme celui de n’importe quel artiste renommé.

Le show joue avec les “regards” de différentes façons. Après tout, quand nous regardons une photo, un triangle de “regards” se crée : celui du photographe, capturé par l’appareil photo ; celui du sujet, fixé figé dans le contenu de l’image ; et celui du spectateur, le nôtre, quand nous observons le résultat. Que ce soient des regards inflexibles et directs, discrets et obliques ou totalement abstraits, l’exposition grouille de regards : de l’artiste sur son monde, puis de nos yeux sur ce qu’ils ont vu.

Bien sûr, il y a des moments de pondération aussi. Ceux de la vision et de la non-vision (même si, bien sûr, nous, spectateurs, sommes quand même attirés par ce qui n’est pas là). Par exemple, l’une des meilleures oeuvres de l’exposition est appellée “L’instant de ma mort (diptyque)” [Images 7 et 8 ci-dessus]. Dans une image, nous voyons un corps mort (avec le visage caché). Dans la suivante, le corps n’est plus là mais notre propre regard remplit l’espace vacant. L’expo comprend aussi plusieurs horizons abstraits et vides – car qu’est-ce qu’un horizon si ce n’est les lignes qui le définissent à l’extrême limite de notre vision tournée vers l’infini.

Les découvertes et les conversations présentes dans cette exposition féconde sont indénombrables : il y a le dialogue intergénérationnel, par exemple, entre Michel Vanden Eeckhoudt, l’un des membres fondateurs de l’Agence qui a travaillé à l’âge d’or du reportage de presse et une jeune photographe comme Maia Flore qui pousse le medium jusqu’à ses limites les plus extrêmes. Des moments comme ceux-ci parlent de l’importance d’associer continuité et évolution : la photographie avance tout en continuant à converser avec son riche passé.

Finalement, il y a aussi une grande variété dans les oeuvres exposées : calotypes, lithographies, images granuleuses en noir et blanc et photos couleur très nettes. Il y a même des associations plutôt exotiques comme le toujours délicat graphite sur papier ou les transferts au chlorobromure. Pour de nombreux photographes participants, dont les travaux sont parus dans les pages des journaux et sur les couvertures des magazines, ça a été un plaisir de réfléchir pour la première fois à des questions comme l’encadrement, la taille, et le support.

L’exposition est une vitrine inspirante de la diversité contenue dans le medium photographique, dans toute sa globalité. Alors que nous tombons toujours dans le piège tentant des fausses questions binaires -“Art ou documentaire ?”- ces images nous rappellent que nous n’avons pas à choisir. Après tout, c’est le dialogue (pas le désaccord) qui est la marque de la vitalité et qui offre la route la plus prometteuse vers le futur.

—Alexander Strecker


Note du rédacteur : “Suis mon regard” est présentée à la Galerie VU’ de Paris jusqu’au 2 janvier 2016.

Vous trouverez ci-dessous une brève video de présentation réalisée par la curatrice du show. Cela donne un petit (mais séduisant) aperçu de tous les photographes exposés. Mais comme la plupart des oeuvres jouent avec la matérialité, la taille et l’échelle, nous vous suggérons d’y aller en personne si vous en avez l’occasion!